Bien-être numérique

Les GAFA veulent vous « faire lâcher » votre téléphone (ou presque)

On le savait : nos smartphones et leurs applications nous rendent accros. La Silicon Valley s’est enfin emparée du sujet et nous a concocté la notion de « bien-être numérique ». Passage en revue d’un problème devenu trop important pour être ignoré.

C’est une petite révolution au sein de la Silicon Valley. Dans une présentation au festival de développeurs Google I/O, qui se tenait en mai dernier dans la baie de San Francisco, Sameer Samat, viceprésident de Google Play et d’Android, annonce de nouvelles fonctionnalités pour rendre le nouveau téléphone moins addictif. Les utilisateurs pourront désormais savoir combien de temps ils passent devant leur écran, mettre des limites de temps passé sur certaines applications ou assombrir l’écran lorsqu’il est l’heure de dormir. Un nouveau geste, appelé le « sush », permet de désactiver les notifications lorsque le téléphone est tourné vers le bas. À un « sush » près, ce sont les mêmes fonctionnalités que celles qu’Apple a annoncées en juin lors de la présentation de son nouveau système d’exploitation. Dernier, mais pas des moindres, à rejoindre la course : Facebook, qui lui aussi a développé une application qui dresse un rapport hebdomadaire du temps passé sur la page bleue et permet d’y mettre une limite.

 

 tristan_harris_conference_brussels_dec_2014_bis_0.pngPRÉCIEUX TEMPS : CHRONOLOGIE D’UN MOUVEMENT
Né dans la Silicon Valley sous l’impulsion de Tristan Harris, philosophe produit Google en charge de l’éthique et du design des applications de 2012 à 2015, le mouvement pour un « temps bien dépensé » mijote depuis cinq ans. Alors ingénieur chez Google, il remarque que les applications sont construites de façon à happer l’attention des gens. Des techniques qu’il reconnaît de sa pratique de la magie, écrit-il en 2016 dans la tribune devenue virale « Comment la technologie pirate l’esprit des gens », où il détaille par le menu les façons dont les designers de la Silicon Valley rendent leurs applications addictives. « Les magiciens commencent par la recherche d’angles morts, des vulnérabilités et des limites de la perception des gens, de sorte qu’ils puissent influencer ce que les gens font sans s’en rendre compte. Et cela est exactement ce que les designers de produits font à votre esprit. Ils jouent avec vos vulnérabilités psychologiques (consciemment ou inconsciemment) dans le but d’attirer votre attention. » En 2013, il crée Time Well Spent, un label pour tacler la « crise de l’attention numérique » et pour récompenser les produits vertueux. Il quitte Google en 2015 pour porter son discours auprès du grand public, fait du lobby auprès du gouvernement et éduque les entreprises (comme Apple ou Microsoft notamment, dont le modèle économique ne repose pas sur le temps passé sur leurs produits, contrairement à Facebook ou à Instagram par exemple) et leurs employés.

 

MEA CULPA
Le message fait son chemin. En novembre 2017, Sean Parker, ex-président de Facebook, adresse une critique acerbe à son ancienne entreprise. « [Le réseau social] change littéralement votre relation à la société, à l’autre. Il interfère probablement avec la productivité de manière étrange. Dieu seul sait ce qu’il fait au cerveau de nos enfants. » Il reconnaît au passage que la page bleue a été développée dans le but explicite de « consommer autant de votre temps et de votre attention consciente que possible ». Le bouton « Like » aurait ainsi été conçu pour provoquer « un pic de dopamine » chez l’utilisateur, ainsi incité à mettre plus de contenu  en ligne. « C’est une boucle de validation sociale, expose-t-il. Exactement le genre de choses qu’un hacker comme moi peut inventer, parce que tu exploites une vulnérabilité dans la psychologie humaine. » Un discours très proche de celui de Tristan Harris et de ses tours de magie. En décembre, c’est au tour de l’ancien cadre de Facebook Chamath Palihapitiya de faire repentance et d’avouer son « immense culpabilité » d’avoir construit des outils « qui détruisent le tissu social qui fait que nos sociétés fonctionnent ». En janvier, deux des plus grands investisseurs d’Apple publient une lettre ouverte à l’entreprise de Palo Alto pour leur demander d’agir afin de contrer l’addiction des enfants et adolescents à leurs iPhone. Coup de grâce en février 2018 quand un groupe d’anciens cadres de Facebook et Google lancent la campagne « Truth about Tech », sous la coupe du Centre pour la Technologie Humaine, la nouvelle mouture de Time Well Spent, afin de pousser les entreprises de technologie à construire des produits moins addictifs et moins manipulateurs. À en croire les récentes annonces des GAFA, c’est désormais chose faite. Victoire pour Tristan Harris ? « Le mouvement “temps bien dépensé” a conquis le monde cette année, presque toutes les principales entreprises de technologie sont en train de faire leurs premiers pas, réagit Harris sur Twitter. Pourtant, le débat est loin d’être terminé. Le problème n’a jamais été “rendez-nous notre temps”. Nous devons réaligner la technologie avec l’humanité. » Une autre paire de manches.

 

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