« Pour qui est soignant dans l’âme, la phar macie reste un métier rêvé… aujourd’hui ! »

Brigitte Bouzige, vice-présidente de la Fédération française des maisons et des pôles de santé (FFMPS)

ACMF le mag’ : Pharmacienne de métier, vous avez toujours voulu agir pour faire évoluer ce beau métier ?

Brigitte Bouzige : J’ai suivi mes études à Montpellier, partageant mon temps entre les bancs de la fac de pharmacie et les terrains de volley dans les championnats nationaux et internationaux. J’ai obtenu mon doctorat en pharmacie en 1979 et acquis mon officine en 1986, dans la commune des Salles-du-Gardon, située non loin d’Alès, dans le Gard. Entre mon travail et l’éducation de mes enfants, je n’avais pas une minute pour moi. Mais, une fois qu’ils ont été plus grands, j’ai pu ouvrir mes horizons professionnels. Ainsi, j’ai rejoint le groupement Giphar, et après avoir « balayé le pavé », comme on dit ici, j’ai gravi les échelons pour devenir vice-présidente puis présidente, de 2002 à 2011, de cette coopérative comprenant 1 300 officines. J’y ai découvert une dynamique qui me correspondait bien : je voulais agir pour faire évoluer notre beau métier !

Quelles évolutions significatives a connues le monde de la pharmacie au cours des années 2000 ?

Nous avons développé nos savoir-être et nos savoir-faire pour finalement inventer la pharmacie de services, concept destiné à mieux accompagner nos clients dans leur quotidien. Nous avons uniformisé et institutionnalisé la pratique pharmaceutique avec des programmes dédiés aux maladies chroniques, notamment. Dans cette logique, nous avons imaginé et mis en place le portage de médicaments à domicile. Enfin, nous nous sommes formés pour réaliser les campagnes de dépistage de certaines maladies (cardio-vasculaires ou insuffisance rénale, par exemple).

En allait-il de la survie des pharmacies ?

Un pharmacien est un acteur de santé à part entière ! Nous recevons plus de 4 millions de patients, chaque jour, en France. Certains savent qu’ils sont malades, d’autres le croient, d’autres encore pensent ne pas l’être alors qu’ils le sont... On voit bien là le formidable potentiel qui s’offre à nous : il est important de comprendre que le rôle du pharmacien va bien au-delà de la simple dispensation des médicaments. Nous sommes des professionnels de proximité. Notre porte est ouverte du matin jusqu’au soir pour tous les patients, avec ou sans rendez-vous. Je le vis tous les jours dans ma propre pharmacie : située dans un bassin de vie très défavorisé, notre patientèle a un grand besoin d’écoute, de chaleur humaine et d’accompagnement. Si nous savons répondre à leurs attentes, alors c’est gagné !

Un vent de changement qui semble s’accélérer depuis le début des années 2010 ?

Effectivement. Après avoir testé les choses sur le terrain, j’ai pris le chemin du syndicalisme dans l’espoir de convaincre les institutionnels du bien-fondé de notre démarche. En 2012, j’ai intégré l’UPSO (Union des syndicats de pharmaciens d’officine) et rencontré les politiques. J’ai pu défendre ce nouveau rôle de pharmacien et nous avons fait de grandes avancées : en témoignent l’instauration du bilan de médication ou encore l’entretien pharmaceutique décliné sur plusieurs pathologies.

Aujourd’hui, en qualité de vice-présidente de la Fédération française des maisons de pôle de santé (FFMPS), vous défendez le concept de pluriprofessionnalisation : pouvez-vous détailler ?

J’ai toujours cru et je me suis toujours battue pour défendre l’idée de pluriprofessionnalisation et de coordination entre toutes les disciplines du corps médical ! Certes, il faut un chef d’orchestre, et le médecin traitant doit jouer pleinement ce rôle auprès des patients souffrant d’une maladie chronique. Mais, pour les multiples situations que nous, les pharmaciens, rencontrons tous les jours, nous pouvons endosser le rôle d’accompagnateurs de soin. Il faut arrêter de croire qu’il y a un mur infranchissable entre les pharmaciens et les médecins. En rejoignant la FFMPS en 2011, j’ai découvert les maisons et pôles de santé (MSP), des organisations dont je ne soupçonnais même pas l’existence alors qu’elles correspondaient exactement à ce dont je rêvais pour nos professions de santé. En 2012, en acceptant la vice-présidence de la FFMPS, j’ai trouvé un bureau et un conseil d’administration qui représentent la pluriprofessionnalité dans son expression la plus aboutie. J’y vois là un signe très positif pour tous les acteurs de la santé : nous sommes sur le terrain ensemble, nous réalisons des projets ensemble, nous sommes représentatifs ensemble au ministère ou auprès de la CNAMTS : tout cela rend visible et concrète la pluriprofessionnalité !

Il semblerait que vous n’ayez jamais été autant dans l’action qu’avec la FFMPS…

Le gouvernement veut accélérer le déploiement des MSP. Face à l’explosion des demandes, la FFMPS se doit de veiller à la qualité des services apportés sur le terrain afin d’assurer un développement performant des MSP partout en France. L’ensemble des fédérations régionales doivent être au même niveau et disposer de tous les moyens nécessaires pour proposer un accompagnement optimal aux équipes de soin présentes sur le terrain.

Vous avez créé le Pôle de santé cévenol, une maison qui regroupe une trentaine de professionnels autour de 14 disciplines médicales. Comment expliquez-vous son succès ?

Il a fallu quatre ans pour que le projet sorte enfin de terre. Heureusement, j’étais convaincue et j’ai su être convaincante ! Sans quoi nous n’y serions pas arrivés, car nous sommes dans un pays, la France, où les institutions sont arc-boutées sur leurs grands principes idéologiques : elles en oublient la réalité du terrain, le bon sens et la logique, mais aussi l’honnêteté, autant de valeurs qui devraient pourtant guider les choix et orienter les politiques publiques. Toujours est-il que nous avons ouvert ce bel établissement de 1 200 m² en mars dernier, et que le succès est au rendez-vous. La population locale est ravie, le staff médical comblé ! Ici, on se parle, on s’écoute entre professionnels, on partage une vision commune des soins, chacun retrouvant assez de disponibilité pour se mettre au service de chaque patient.

Vous parlez des MSP comme d’une solution permettant aussi de diminuer les dépenses de santé...

De toute évidence, oui ! Car les patients bénéficient ici d’une meilleure coordination de soins. S’ils sont mieux suivis, cela veut tout simplement dire qu’ils sont mieux soignés. Et, au sein du Pôle de santé cévenol, nous travaillons sur la polypathologie, un concept tout particulièrement adapté qui permet d’organiser les soins en fonction des besoins réels de la personne, et donc de diminuer considérablement les dépenses liées à sa maladie. 

Comment réagissent les professionnels de santé

Bien ! Notre Pôle de santé cévenol attire énormément de professionnels de santé car ils retrouvent en ces lieux de la confraternité ! D’ailleurs, nous avons deux internes qui hésitent à nous quitter tant les conditions de travail réunies semblent idéales : pouvoir travailler trois ou quatre jours par semaine, bénéficier d’une assistance administrative, avoir du temps, ne pas être chronométré lors des consultations, pouvoir échanger avec les patients et se concentrer uniquement sur l’acte médical...

Vous restez optimiste quant à l’avenir de la médecine en France ?

Je n’ai jamais été aussi confiante en l’avenir ! Et je reste très optimiste : les jeunes qui démarrent aujourd’hui trouvent des officines à des prix bien moins élevés que ce qui se présentait à nous dans les années 1980. Désormais, les conditions sont réunies pour qu’ils puissent exercer leur métier avec passion. Ils peuvent consacrer l’essentiel de leur temps à écouter, à soigner et à accompagner les gens au quotidien. Pour qui est soignant dans l’âme, la pharmacie reste un métier rêvé… aujourd’hui !

Par Dominique Deveaux
 

Bio express

• 1979 : doctorat en pharmacie à Montpellier.
• 1986 : acquisition de son officine dans la commune des Salles-du-Gardon (Gard).
• 2002 à 2011 : vice-présidente puis présidente de Giphar, coopérative regroupant 1 300 officines.
• 2011 : vice-présidente de l’USPO.
• 2012 : vice-présidente de la FFMPS.
• 2018 : présidente du Pôle de santé cévenol.

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