Médecine et cinéma : sage-femme, l'émotion de la vie par Catherine Frot

Septième art ... Interview
film sage-femme avec Catherine Frot
@mickael_crotto

ACMF le mag’ : Pourquoi avez-vous accepté de jouer le rôle de Claire Breton, sage-femme dans la vie, et dont la profession donne le titre du film réalisé par Martin Provost ?
Catherine Frot : Dans le cinéma, en qualité d’acteurs, nous sommes amenés à endosser et habiter des personnages qui exercent des professions qui ne sont pas les nôtres et que nous ne connaissons pas forcément : c’est là tout le charme de notre métier… et, toute la question, pour moi, est de trouver comment faire illusion pour être crédible à l’écran.

Votre filmographie est jalonnée de rôles et de métiers très différents, faisant souvent appel à une incroyable technicité…
C. F. : C’est vrai. Pour le film La tourneuse de pages de Denis Dercourt, j’ai dû perfectionner l’étude du piano dont j’avais quelques bases. Pour Les saveurs du palais de Christian Vincent, j’ai travaillé une semaine avec la cuisinière en chef du Président Mitterrand, dont je jouais le rôle.
D’un film à l’autre, finalement, c’est toujours un peu la même chose : il faut observer, déceler, puis apprendre les gestes qui font sens.

Aviez-vous imaginé jouer le rôle d’une sage-femme ?
C. F. : J’avoue que la proposition qui m’a été faite de jouer le rôle d’une sage-femme a été particulièrement étrange. Avant d’accepter, j’ai demandé à visiter deux maternités, l’une au Kremlin-Bicêtre, l’autre aux Lilas. Dans la première, un grand complexe, on enchaîne les naissances. Dans la seconde, le personnel dispose d’un peu plus de temps pour s’occuper des femmes qui accouchent et des nouveau-nés. Les situations vécues ne sont pas les mêmes. C’était important pour moi d’être confronté à ces deux réalités, pour mieux entrevoir et percer toutes les facettes du métier de sage-femme.

Comment glisse-ton dans la peau d’une sage-femme ?
C. F. : En fait, j’ai trouvé beau le visage du bébé lorsqu’il est sorti du ventre de sa mère. Ce fût une émotion esthétique : j’étais comme devant une oeuvre d’art, une sculpture, un totem ! J’ai été émerveillée comme rarement : ça m’a donné envie d’en savoir plus sur ce métier. Avant d’accepter définitivement le rôle, j’ai suivi des cours avec une ancienne sage-femme de l’hôpital Saint-Vincent de Paul. On a travaillé avec des mannequins : je voulais parfaire les gestes essentiels. C’est à travers les actes répétés que l’actrice que je suis va s’oublier : gestuelle après gestuelle, je me glisse dans la peau de l’autre personne, cette sage-femme, que je devrai jouer fidèlement à l’écran.

Dans quelles conditions s’est déroulé le tournage ?
C. F. : Le tournage a eu lieu en Belgique, dans deux maternités situées, l’une, près de Bruxelles, l’autre à Liège. Là encore, j’ai été merveilleusement accueillie par le staff médical. Tout le monde a été formidable avec moi. Ce film a été l’occasion de mettre les sages-femmes à l’honneur. Nous, les artistes, nous sommes des passeurs entre les situations de vie portées à l’écran, les métiers du cinéma et le grand public. Les scènes tournées par Martin Provost étaient retransmises en direct dans les salles d’accouchement, sur les télés de contrôle des équipes de tournage. Les sages-femmes découvraient les images des instants captés en temps réel. C’est dans ces moments que la magie opère : c’est là que nait l’émotion qui s’affichera, plus tard, sur grand écran.

Combien d’accouchements avez-vous effectué pendant le tournage ?
C. F. : Cinq… et je dois dire que tout s’est toujours très bien passé. J’étais assistée par une sage-femme professionnelle qu’on ne voit pas à l’écran. Mais, j’étais dedans. Je tenais le rôle. J’habitais complètement la fonction. Ultra-concentrée sur mon jeu d’acteur, je m’attachais à prodiguer le bon geste avec toute l’exactitude attendue. L’émotion était réelle. Mais, je ne devais rien montrer… rien laisser transparaître de mes propres sentiments. D’où, la distance que j’ai mise entre moi et Claire Breton, le temps de jouer chaque scène. Sans cela, je n’aurai pas pu être juste dans la composition.

Qu’est-ce qui vous a le plus ému dans les instants de vie de l’accouchement ?
C. F. : Le plus émouvant, c’est cette image des femmes qui travaillent et accouchent pour donner la vie. Les papas aussi sont touchants : présents, un peu gauches, parfois maladroits… ils font comme ils peuvent, tout émus, juste-là, en arrière plan. Comme le dit Claire Breton dans le film : « sage femme, c‘est le deuxième plus vieux métier du monde ».

Pensez-vous que les sages-femmes, et plus généralement les professionnels de santé, soient suffisamment reconnus pour ce qu’ils sont, font et apportent à la société tous les jours ?
C. F. : Je ne saurai pas vous dire… je ne suis pas persuadée que ce soit le fond du problème. Ce que raconte le film, c’est surtout que chacun se retrouve seul face à l’existence.

Quels liens tisseriez-vous entre les métiers du cinéma et ceux du monde médical?
C. F. : Une certaine exigence, peut-être. Être crédible à l’écran passe par la maîtrise des gestes. Prendre le bébé sous les aisselles au moment de la sortie. Le mettre sur le ventre de sa maman. L’essuyer. Chaque geste prodigué est essentiel.

Sage Femme, le pitch
Claire est la droiture même. Sage-femme, elle a voué sa vie aux autres. Déjà préoccupée par la fermeture prochaine de sa maternité, elle voit sa vie bouleversée par le retour de Béatrice, ancienne maîtresse de son père disparu, femme fantasque et égoïste, son exacte opposée. De Martin Provost, avec Catherine Frot, Catherine Deneuve, Olivier Gourmet… Genre : comédie dramatique Durée : 1h57
L’hommage du réalisateur, Martin Provost, à Yvonne André et, à travers elle, à toutes les sages-femmes :
« À ma naissance, il fallait changer mon sang. (…) Mon père a parcouru toute la ville, il n’en trouvait pas. (…) On s’est rendu compte au petit matin que la sage-femme qui m’avait mise au monde avait le même Rhésus que moi. Elle a accepté de faire une exsanguino-transfusion pendant quatre heures. (…) C’est même elle qui est allée me déclarer à la mairie. » Alors qu’il ne connaissait pas son nom, en demandant un acte de naissance il y a deux ans, Martin Provost découvre qu’elle s’appelait Yvonne André. « Avec ce film, j’avais envie de rendre à hommage à cette femme et, à travers elle, à toutes les sages-femmes. »
Extrait de l’émission La maison des maternelles (France5), à retrouver ici : https://www.france.tv/france-5/la-maison-des-maternelles/106067-sagefemme-le-plus-beau-metier-du-mondela-maison-des-maternelles.html

Biographie express de Catherine Frot
- Catherine Frot est née dans le 13è à Paris. Son père est ingénieur et sa mère est professeure de mathématiques financières.
- Enfant précoce, elle est reçue au Conservatoire de Versailles dès l’âge de 14 ans.
- En 1974, elle entre à l’École de la rue Blanche, puis au Conservatoire de Paris. Elle fera partie des fondateurs de la Compagnie du Chapeau Rouge.
- Elle obtient le Molière de la comédienne de second rôle pour Un air de famille (Meldegg), en 1995, puis reçoit le César de la meilleure actrice de second rôle pour Un air de famille (Klapisch), en 1997.
- 2016 est l’année de la consécration : Catherine Frot se voit décerner le Molière de la meilleure comédienne pour Fleur de cactus (Fau) et le César de la meilleure comédienne pour Marguerite (Giannoli).

Par Dominique Deveaux

 

Categorie: