« La médecine, c’est de la politique : elle doit retrouver sa place dans la cité ! »

L'invité du Club
Interview du dr kierzek
DR Europe 1 - Docteur Gérald Kierzek

Vous aimez dire que vous menez une double vie professionnelle. Qu’en est-il concrètement ?
Dr Gérald Kierzek : Je suis médecin urgentiste, praticien hospitalier à l’Hôtel-Dieu, à Paris. En parallèle, je mène une activité de communication médicale. j’ai une chronique sur Europe 1 à 6 h 14 et une émission à 15 h. Je commente l’actualité santé, je reprends ce qui mérite d’être analysé, rectifie, donne des précisions là où Internet et les réseaux sociaux laissent courir n’importe quel bruit. Le public est en attente de cet apport : il faut l’aider à s’y retrouver, il faut dédramatiser les situations rencontrées. Cela demande de faire l’effort d’expliquer, de vulgariser pour que chacun puisse comprendre et décrypter l’essentiel de ce qu’il faut retenir de l’actualité médicale. J’ai exactement la même disposition d’esprit à l’hôpital lorsque j’accueille un nouveau patient : prendre le temps d’écouter, prendre le temps d’expliquer.

Vous êtes finalement une sorte de passeur ?
G. K. : C’est plus fort que moi… J’aime rendre accessibles et compréhensibles les choses qui peuvent paraître anxiogènes pour des personnes non initiées. Je crois énormément à la pédagogie. Je le fais dans un souci de confraternité, m’assurant de l’exactitude de ce que je dis ou raconte. D’ailleurs, je n’oublie jamais de renvoyer les gens consulter leur médecin traitant. En ce sens, oui, je pense être une sorte de passeur.

On vous retrouve aussi de 15 h à 16 h sur Europe 1…
G. K. : Effectivement, je participe à une émission santé, le bien-êt re et le développement personnel. Trois thèmes qui correspondent à l’idée que je me fais de la médecine dont le souci est, selon moi, l’accompagnement du patient pour l’aider à mieux vivre au quot idien. Or, les professionnels de santé doivent accepter le fait que désormais le public a accès à l’information 24 h/24, 7 j/7… Certains diront qu’il circule trop d’informations peu qualifiées et rarement vérifiées : ils ont raison, mais dans ce flux continu il s’agit d’aider chacun à faire le tri, à se concentrer sur l’essentiel.

Avec Internet et les réseaux sociaux, pensez-vous que la médecine soit en danger ?
G. K. : Si les médecins ne font pas l’effort de s’emparer de ces nouveaux médias, oui ! Les gens entendent des choses contradictoires en permanence. Ils ne savent plus où donner de la tête, ni à qui se vouer pour tenter d’y voir clair. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un ami médecin dans son réseau. J’invite mes confrères à investir les médias pour rétablir la vérité chaque fois que cela est nécessaire !

Qu’est-ce qui vous alarme le plus aujourd’hui ?
G. K. : À l’adolescence, j’ai formulé le voeu de devenir médecin. Quelques années plus tard, j’avoue être parfois totalement dépité : du piédestal où il était hier, le médecin est tombé plus bas que terre ! Or, il ne peut pas y avoir de malades heureux sans médecins heureux. Pour soigner, un praticien doit se sentir bien dans sa tête, dans son corps, dans sa peau, dans son rôle, à travers son statut. Il est urgent de rééquilibrer les pouvoirs. On est passé d’un monde dominé par les mandarins à un monde médical verrouillé, contrôlé par la technocratie (ARS, ministères, directions, etc.). Résultat ? Les professionnels de santé ne sont plus valorisés comme ils l’étaient par le passé. Pire : la société ne les considère plus !

Cela vous met en colère ?
G. K. : On parle de burn-out, de souffrance au travail, de démotivation, de désertification... de suicide ! Oui, je suis en colère : être médecin demande une énergie folle. Les politiques doivent nous écouter : il faut prendre le temps d’examiner tout ce qu’il est nécessaire de remettre en ordre de marche ! Les médecins doivent pouvoir exercer leur métier dans les meilleures conditions et prendre de nouveau plaisir à soigner leurs patients. Ils doivent sentir qu’on leur fait confiance. Nous en sommes loin : médicaments, laboratoires, vaccins, gestes médicaux prodigués décriés comme maltraitants, etc., il y a bien trop de défiance vis-à-vis du corps médical. C’est très grave. Le conseil de l’ordre doit se saisir de cette question cruciale et faire respecter les codes de déontologie régulièrement mis à mal par l’administration de la santé elle même. Au XXIe siècle, en France, un malade doit pouvoir s’en remettre à un médecin, les yeux fermés. C’était essentiel hier, c’est une urgence sociétale aujourd’hui, car le système de santé est un ciment social et il est menacé.

Qu’attendez-vous des politiciens précisément ?
G. K. : Qu’ils acceptent l’idée que la médecine doit retrouver la place qu’elle avait, hier, à l’échelle de la cité. Les politiciens doivent prendre soin du corps médical, et pas uniquement à l’occasion d’un attentat ou d’une énième catastrophe ! Je suis très inquiet de la situation rencontrée partout dans le monde de la santé. Les jeunes partent de l’hôpital (une garde de 14 heures n’est pas payée plus de 200 €), les chirurgiens courent d’un bloc à l’autre pour « être rentables » et les médecins libéraux sont harcelés aussi. La consultation stagne à 23 €, ce qui sous- entend qu’il faut faire du volume pour s’en sortir au risque de dégrader la qualité des soins. Nous ne sommes pas des mineurs de fond !

Quelle voie de sortie entrevoyez-vous ?
G. K. : Je n’ai que très peu de retours de la part de mes collègues, et l’administration dont je dépends rêve tout bonnement de me museler. Mais j’ai toujours le code de déontologie médicale sur moi. Cela m’aide à tenir. Je m’y réfère en permanence. Titre 1, article 2, il est écrit : « Le médecin, au service de l’individu et de la santé publique, exerce sa mission dans le respect de la vie humaine, de la personne et de sa dignité. » Aussi, j’invite chacun de mes collèges à entrer en résistance : nous faisons certainement le plus beau, mais aussi le plus difficile métier au monde. La seule façon de nous en sortir, c’est de nous unir, de nous faire entendre et de nous battre pour retrouver notre statut et pouvoir ainsi, de nouveau, défendre les intérêts des patients.

Portrait express
Né à Saint-Étienne en 1974 d’un père immigré ouvrier tourneur puis conseiller en gestion et d’une mère secrétaire dans l’éducation. Dès l’âge de 15 ans, Gérald Kierzek se découvre une passion pour les ambulances, le SAMU, les hôpitaux. Il effectue ses études à la faculté de médecine de Saint-Étienne. En 1998, il obtient son diplôme de docteur en médecine. Depuis, il n’a eu de cesse de se former. Il est titulaire d’une maîtrise de sciences sanitaires et sociales, mention santé publique, titulaire du diplôme DES d’anesthésiologie, titulaire de la capacité de médecine d’urgence, titulaire d’un DEA de droit médical (université de Montpellier 1) et d’un doctorat de droit privé et sciences criminelles.

Ses derniers ouvrages parus :
101 conseils pour ne pas atterrir aux urgences (Poche – 2015)
Ayez les bons réflexes (Fayard – 2016)

Interview signée Dominique Deveaux