« Si on ne trouve pas de solutions, j’ai bien peur que le système ne finisse par casser ! »

Chef du service de chirurgie cardiovasculaire et de transplantation d’organes à l’hôpital européen Georges-Pompidou (HEGP), à Paris, le Pr Jean-Noël Fabiani a vécu la première implantation du coeur artificiel CARMAT...
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ACMF le mag’ : Vous êtes à l’origine de la première implantation du coeur artificiel CARMAT. Comment vit-on une telle expérience ?
> Pr Jean-Noël Fabiani
: Cette formidable aventure a commencé il y a 25 ans : le Pr Alain Carpentier finissait de mettre au point son coeur artificiel. Appelé CARMAT, ce dernier bénéficiait alors de fortes avancées techniques et scientifiques. Et, effectivement, nous avons eu l’honneur de réaliser la toute première implantation de CARMAT. Ce fut un moment d’émotions intenses. D’autant que la pratique était différente d’une transplantation cardiaque classique où les médecins sont totalement maîtres de leur opération, y compris de l’instant où ils font repartir le coeur. Avec le coeur artificiel CARMAT, le chirurgien doit accepter de faire confiance à de nouveaux acteurs, les ingénieurs ! Car ce sont eux qui font repartir le coeur artificiel ! Cela symbolise, à mon sens, toute l’évolution que la médecine a connue ces derniers temps et va connaître demain : le rôle des praticiens va ainsi profondément changer dans le futur.

Les nouvelles technologies se développent considérablement au sein des établissements hospitaliers. Quels changements apportent-elles à l’exercice des professionnels de santé ?
> J-N. F. : La médecine, la chirurgie et plus précisément la chirurgie cardiaque vivent, en effet, des bouleversements considérables liés à l’introduction des nouvelles technologies : hier, la vidéo, aujourd’hui la robotique. Ces nouvelles interfaces permettent aux chirurgiens de pratiquer des actes plus sophistiqués. Certes, les médecins doivent suivre des formations pour apprendre à maîtriser ses nouvelles techniques. Par contre, les jeunes générations y sont déjà bien préparées sans le savoir : dès leur enfance, en jouant avec des consoles de jeux, elles ont appris à découpler leurs mains de leurs yeux. L’usage de la vidéo est loin d’être anecdotique : nous sommes là devant un formidable changement de paradigme.

Comment les conditions de travail des médecins ont-elles évolué au cours des dernières années ?
> J-N F. : Le statut de médecin hospitalier a beaucoup changé. J’ai vécu l’époque des mandarins, des grands patrons tout-puissants dans leur service. Aujourd’hui, pour développer des projets, il faut beaucoup de réunions pour obtenir les consensus et les moyens nécessaires. Cela demande d’apprendre à vivre avec les autres services de l’hôpital et d’accepter de faire des concessions. Quant à l’administration, elle devient de plus en plus prégnante dans les décisions. La loi Hôpital, patients, santé, territoires de 2009 est formelle sur ce point : c’est le directeur de l’établissement qui choisit les projets médicaux. Mais surtout, nombre de médecins considèrent aujourd’hui que leurs conditions de travail et leur situation financière se sont dégradées par rapport à celles de leurs aînés. Ils ne comptent pas leurs heures, mais ils estiment que leur travail n’est pas reconnu à sa juste valeur. Cela crée un malaise profond. Pour le moment, ce qui sauve la situation, c’est qu’ils sont passionnés par l’innovation. Mais cela ne durera qu’un temps. D’ailleurs, les jeunes se détachent de la fonction hospitalière et les postes sont de plus en plus pourvus par des professionnels étrangers.

Votre dernier livre, C’est l’hôpital qui se moque de la charité, est paru en mai 2016. Comment un chirurgien cardiaque devient-il écrivain ?
> J-N. F. : Du fait de ma fonction, j’ai d’abord été amené à écrire des livres de vulgarisation de la médecine. Puis, par le hasard des affections universitaires, j’ai enseigné l’histoire de la médecine à l’université Paris Descartes. J’ai donc commencé à rédiger des livres pour conter la vie et l’oeuvre des grands médecins et chirurgiens. M’est alors venue l’idée de raconter mes propres expériences, notamment mon passé de jeune chirurgien en Afrique avec Médecins sans frontières, avant de m’ouvrir à d’autres thématiques.

Vous revenez notamment sur l’histoire de l’hôpital français, souvent décrié dans l’Hexagone et pourtant ô combien envié par nos voisins. Comment expliquer cette dichotomie ?
J-N. F. : Les Français décrient souvent leur hôpital : en cela, ils ne sont pas raisonnables. Je crois surtout qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils ont un système de santé et hospitalier parmi les meilleurs au monde. Dans mon service, que vous soyez président de la République ou sans domicile fixe, vous bénéficiez du même traitement. Peu de pays au monde peuvent se targuer d’associer qualité technique des soins et égalité de prise en charge des malades. Bien entendu, il peut y avoir des défauts, comme dans tout système humain, mais il faut relativiser.

Comment imaginez-vous l’hôpital de demain ?
> J-N. F. : Bien différent de ce que nous connaissons aujourd’hui. Il va falloir bien poser les problèmes et faire des choix.Fini le temps où toutes les villes pouvaient imaginer avoir leur propre hôpital. Les investissements sont tellement lourds désormais pour garantir la qualité et la sécurité des soins qu’il est nécessaire de réduire le nombre d’hôpitaux : certes, c’est impopulaire, mais pourtant indispensable, pour faire des économies et maintenir le niveau du système. De fait, il va falloir travailler sur les moyens d’acheminement vers les grands centres hospitaliers mais également sur le réseau des médecins généralistes et libéraux. Les Français se déplacent trop souvent à l’hôpital à la moindre maladie là où ils devraient être pris en charge par le réseau des médecins de ville : le système est défaillant. Et, en plus, la tarification de la consultation à 25 euros, qui constitue l’acte intellectuel de la médecine par excellence, ne concourt pas à motiver les médecins. C’est ridicule ! Comment voulez-vous avoir un tissu de médecins libéraux qui prennent en charge les urgences, par exemple, avec une si faible rémunération ?

Il semblerait que les médecins généralistes et spécialistes français fassent partie des professionnels de santé les moins bien payés d’Europe…
> J-N. F. : Malheureusement, c’est vrai ! Or, être bien rémunéré cela signifie avoir une reconnaissance de la part de la société. On met constamment en exergue des sportifs de haut niveau et des vedettes du showbusiness aux salaires exorbitants. Des sommes colossales qui ne peuvent pas être comparées avec la rémunération d’un chirurgien qui, pourtant, sauve des vies tous les jours ! La société devrait s’interroger : qu’est-ce qui a de la valeur à ses yeux ? Quel est le sens des priorités ? Si on considère la rémunération des généralistes, il y a eu de mauvaises négociations entre les syndicats médicaux et les pouvoirs publics. Le remboursement des actes ne tient plus la route. Comment un praticien peut-il à Paris, par exemple, réussir à payer son local, sa secrétaire, ses charges avec une consultation comprise entre 23 et 25 euros ? Il faut rompre ce cercle vicieux, de toute urgence. Cette situation agit sur le moral des médecins : ils ont l’impression d’être mal reconnus, d’être mal honorés sur le plan financier. Du coup, ils travaillent beaucoup pour faire des actes, ce qui peut conduire certains au burn-out. Idem pour les infirmières qui sont soumises à beaucoup de traumatismes. Autre problème constaté dans les régions où la désertification se fait sentir : aujourd’hui, pour parvenir à attirer les jeunes médecins, il est nécessaire d’offrir un salaire de base, des cabinets de groupe, un loyer payé… Or, cela ne suffit pas toujours : en dernier recours, les collectivités territoriales en appellent à des médecins étrangers, ce qui n’est pas sans poser problème avec la barrière de la langue. Si on ne trouve pas de solutions, j’ai bien peur que le système ne finisse par casser !

Propos recueillis par Laure Martin

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La fabuleuse histoire de l’hôpital du Moyen Âge à nos jours, vingt-huit histoires iconoclastes sur les médecins, les malades et l’hôpital. Éditions Les Arènes.