« Il est urgent de raviver cette flamme… ce désir de médecine »

jean-louis ETIENNE
Jean Louis Etienne en expédition

Himalaya, Groenland, Patagonie, tour du monde à la voile avec Éric Tabarly, pôle Nord en solitaire ! Médecin spécialiste de nutrition et de biologie du sport, « piqué à l’expédition », Jean-Louis Étienne a aussi réussi la plus longue traversée de l’Antarctique jamais réalisée en traîneau à chiens, sur 6 300 km. Depuis les années 1990, cet infatigable défenseur de la planète n’a qu’une obsession : partir en expédition pour aider la recherche, sensibiliser le grand public sur les régions polaires, le climat, le réchauffement climatique, la vie, l’infiniment petit… Prochaine mission scientifique programmée en 2019-2021 : Polar Pod, qui cherchera à percer les mystères du climat et l’impact considérable du CO2 au coeur des formidables tourbillons formés par le courant circumpolaire antarctique, le plus puissant de la planète. Une première mondiale !

Un désir fou d’explorations
Depuis sa plus tendre enfance, Jean-Louis Étienne est poussé par un désir fou : comprendre les choses. À 14 ans, pris de passion pour la musique, il finit par fabriquer une guitare « pour mieux percer les secrets de l’instrument ». Après l’obtention de son diplôme de tourneur-fraiseur au collège, ses professeurs le poussent vers un bac technique, qu’il obtiendra brillamment. Découvrant les sciences naturelles, il décide de s’orienter vers la médecine. Il passe une équivalence maths sup-maths spé et entre à la faculté de médecine de Toulouse. Mais les cours magistraux « où les professeurs lisent leurs polycopiés » l’ennuient. Il préfère aller « observer les gestes » dans les blocs opératoires. Le Dr Guibé le prend alors sous son aile, dans son service à l’hôpital de Castres. Jusqu’au jour où Jean-Louis Étienne doit remplacer au pied levé un interne, et opérer. « C’est l’un des plus beaux jours de ma vie : j’ai dû pratiquer le geste qui allait soigner le patient... explorer, trouver la voie de la guérison ! »

« Raviver cette flamme… ce désir de médecine ! »
À la fin des années 1970, Jean-Louis Étienne embarque à bord d’un bateau et part faire des remplacements de médecin généraliste aux quatre coins du monde. « J’ai découvert, et c’est universel, qu’être médecin est un véritable sacerdoce, un don de soi, du matin jusqu’au soir… sans fin. » Pendant plus de huit ans, il observe aussi combien le monde est en train de changer. « L’individualisme gagne du terrain. Partout les gens se sentent de plus en plus détachés les uns des autres. » De retour en France, il constate que le secteur médical est à son tour sévèrement touché avec la mise en place du numerus clausus : « Le concours d’entrée en médecine est devenu un saut d’obstacles monstrueux, terrassant tous les rêves, toutes les envies, tous les espoirs. » Selon lui, « on a perdu le sens du bien commun : il faut réveiller les notions de confrérie et d’entraide et, surtout, raviver cette flamme… ce désir de médecine ! »

Remettre le rêve à la surface
Pour Jean-Louis Étienne, la profession doit impérativement repartir en conquête. « Contrairement à ce qu’elle laisse parfois entendre, la société a besoin de médecins, comme elle a besoin d’explorateurs : car l’humanité doit se soigner. » Les médecins sont en souffrance, il le voit lors des conférences qu’il donne, comme dernièrement à l’hôpital Pitié-Salpêtrière. Lui aussi avoue être traversé de doutes et d’inquiétudes, tant il est parfois difficile de trouver des fonds. Quand ça ne va pas, il écoute Bob Dylan, fait la vaisselle, bricole, prend le temps de regarder un bon film… Habitant à Paris, dans un immeuble au 7e étage, « avec le ciel pour seule échappatoire », l’explorateur aime aller marcher dans les rues de la capitale et « mentaliser en pensant à la Patagonie ». C’est sa façon à lui de réveiller « sa petite étincelle », de « remettre le rêve à la surface ». Aussi, s’il n’avait qu’un conseil à donner à ses confrères médecins, il les inviterait à « prendre une année sabbatique : le vrai capital, c’est soi-même. Exploration, croisière, voyage : quel que soit le moyen, prenez le temps de décrocher… Le plus important dans la vie, c’est de se réinventer ! »

Polar Pod, pour percer les secrets du climat
Non, les courants marins ne sont pas de longs fleuves tranquilles : ils sont animés par des tourbillons, encore méconnus, sur des centaines de kilomètres de diamètre. Avec ses 24 000 km de long et 1 000 km de large, le courant circumpolaire antarctique est le plus puissant de la planète. Poussé par des vents légendaires, les « cinquantièmes hurlants », rien n’arrête sa grande houle autour de l’Antarctique. C’est un acteur majeur du climat : alors que les océans absorbent un tiers du CO2 émis par l’homme, soit 2,5 milliards de tonnes par an, l’expédition Polar Pod cherchera à mesurer les échanges carboneocéan, dont les eaux froides constituent un des principaux puits de carbone de la planète. L’absorption massive du CO2 modifie la chimie de l’eau, qui devient plus acide et corrosive. Or, cette acidification entraîne la diminution des carbonates indispensables à la construction des squelettes et coquilles de nombreux organismes marins. Reliant les eaux des océans Atlantique, Indien et Pacifique avec les eaux froides de l’Antarctique, ce courant circumpolaire isole le froid du continent antarctique des flux de chaleur des moyennes latitudes et constitue la principale source de formation des eaux profondes. Séjournant pour la première fois au milieu des éléments, Polar Pod ouvre la voie à un programme scientifique jamais réalisé sur l’océan austral.
Plus d’info : www.jeanlouisetienne.com/polarpod

Podcast
« Vu mon parcours original, ce qui m’intéresse, c’est de donner aux autres l’envie d’inventer leur vie. On a des potentiels que l’on ignore de soi et c’est intéressant de les mettre à l’oeuvre ! » Jean-Louis Étienne, le 18 novembre 2016, émission La Tête au carré, sur France Inter. À réécouter ici : www.franceinter.fr/emissions/la-tete-au-carre/la-tete-au-carre-18-novembre-2016

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Interview réalisée par Dominique Deveaux