Le corps, l’esprit… le désir aussi

Portrait : un jour, un destin
portrait Louis Dupont
Portrait du Dr Louis Dupont

Sa mère a côtoyé Django Reinhardt. Son père est décédé alors qu’il n’avait que 4 ans et demi. Toute sa vie durant, Louis Dupont, kinésithérapeute et psychologue clinicien, n’aura de cesse de chercher à relier le corps et l’esprit. Un désir insatiable.

Sa vie ressemble à un album photo signé Robert Doisneau et l’écouter, c’est comme tourner les pages d’une histoire qui commence, en noir et blanc, tout juste après la Seconde Guerre mondiale. Orphelin de père, Louis se retrouve dans le quartier des Batignolles  avec sa mère, sa soeur et son frère qui vient juste de naître. Dans les bistrots zingués, le jazz manouche fait son apparition. « P’tit Louis » fait les 400 coups avec toute une ribambelle d’enfants italiens, espagnols, polonais dont les familles sont venues se réfugier à Paris. Les dimanches, c’est une autre histoire : après la messe, il s’agit de bien se tenir chez « grand-père Dupont, dans la belle villa de Neuilly ». Mermoz, Malraux : il a la chance d’être initié aux grands auteurs. Son adolescence est faite de mille rencontres. Le scoutisme lui « apprend à vivre dehors, l’hiver » et lui donne le goût de « fabriquer des choses avec ses mains ». Aux côtés des grands peintres polonais, il manie le pinceau, à la recherche de la magie qui illumine le chef-d’oeuvre intitulé Le Rêve de Tamara de Lempicka.

Entrer dans l’intimité des gens

Curieux, il lit Le Monde et Libération, se balade dans la salle de rédaction de Hara-Kiri où il croise le Professeur Choron et François Cavanna. Jugé très mature pour son âge, il bute sur une question « existentielle… lancinante » : « quel sens donner à la vie ? » Un livre va alors bouleverser sa vie : La révolution psychanalytique de Marthe Robert (éditions Payot). Il comprend qu’un « être forme un tout ». Le lycée l’ennuie. En première, il décide de passer son bac en candidat libre, avec un désir qui s’affirme en son for intérieur : «  relier le corps et l’esprit ». Il décide alors de poursuivre un double cursus en kinésithérapie et en psychologie à la faculté de médecine. « Nous sommes cinq, en France, à faire ce pari fou ! » Pendant les neuf années d’études, il enchaîne les petits boulots pour venir  en aide à sa mère. Aux Puces de Saint-Ouen, il débarrasse les vieilles caves et les vieux greniers. Mais, dès qu’il peut, il part, seul… en autostop. Direction : la Laponie et les pays de l’Est. « J’ai toujours ressenti ce besoin d’aller voir comment les gens vivent, ailleurs, d’entrer dans leur intimité. »

Le patient est une personne

Mai 68, il se retrouve sur les barricades avec ses amis musiciens, poètes, artistes. « Si la révolution n’a pas pu avoir lieu, c’est à cause de la largeur des pavés, sourit-il. Ils étaient bien trop lourds ! Nous rêvions de vivre librement, nous refaisions le monde la nuit. » L’occasion de citer André Breton : « L’amour, c’est quand on rencontre quelqu’un qui vous donne de vos nouvelles. » À la fac, il suit les cours du Dr Boris Dolto, le mari de Françoise Dolto, dont Louis Dupont devient l’un des grands disciples. « L’enfant est une  personne. »La phrase prend tout son sens tandis qu’il poursuit ses deux analyses psychanalytiques. Plus tard, il intervient à l’hôpital psychiatrique de la Verrière, fait la connaissance du Pr Paul Sivadon et découvre « la rééducation corporelle associée aux fonctions  mentales ». S’ensuit toute une série de rencontres, dont celle du gastroentérologue Michel Sapir (résistant, ami de Prévert) qui s’est consacré à la formation des médecins et du personnel soignant. Sans oublier Pierre Marty et Michel Fain qui ont fondé l’École  psychosomatique de Paris. Louis Dupont consacre aussi une partie de son temps au planning familial, avant la loi Veil. Des années riches où il affine son approche sur les « liens qui unissent le corps et l’esprit ».

Raviver l’instinct de vie

Finalement, il décide d’ouvrir un double cabinet en 1972 : « kiné le matin, psy l’après-midi ». Très à l’écoute de ses patients, Louis Dupont questionne les rapports entre les instincts de vie et les instincts de mort. « Entre les deux états, nous  vivons une succession  d’équilibres et de déséquilibres qui se répercutent à tous les niveaux biologiques, jusqu’à ce que les instincts de mort deviennent prépondérants, laissant la maladie physique ou psychique s’installer. » Désireux d’aider ceux qui souffrent, il soutient de nombreuses associations humanitaires en Birmanie, Tanzanie, Indonésie et dans les favelas de Rio au Brésil. Une douzaine d’endroits où il aide à la fabrication des locaux, forme le personnel médical, installe les matériels médicaux jugés désuets et récupérés auprès des  hôpitaux occidentaux. Ce qui lui a valu la Légion d’honneur remise sur la liste personnelle du président de la République. « Où qu’il soit, un patient doit être considéré dans son entité tout entière pour être soigné profondément, conclut Louis Dupont. Les gens ont des  ecrets intimes dont ils ne parlent jamais et qui sont à l’origine de bien des maladies : il suffit juste de créer des lieux, d’accueillir, d’écouter… de donner la parole aux patients. »

Quelques conseils de lecture

  • Psychiatrie et socialités (éd. Érès, 2002) qui rappelle l’importance de l’oeuvre scientifique de Paul Sivadon.
  • Du côté de chez Marx, du côté de chez Freud (éd. Flammarion, 1998) de Michel Sapir.
  • Nadja (1928), L’Amour fou (1937) et les Manifestes du surréalisme d’André Breton.

Par Dominique Deveaux

Categorie: