Prendre soin de soi : un art à enseigner aux futurs médecins pendant leurs études.

L'invité du Club
Portrait Maxence Pithon
Maxence Pithon - credit : Vianney Guardiolle - Lorraine Pics

Récemment nommé à la présidence de l’ISNAR-IMG, structure nationale représentative des internes de médecine générale, Maxence Pithon dresse un état des lieux, plutôt alarmant, de la situation des étudiants en médecine aujourd’hui en France. Sa motivation et sa détermination restent pourtant intactes. Interview

ACMF le mag’ : Qu’est-ce qui vous a motivé à accepter cette responsabilité ?
Maxence Pithon : J’aime la médecine par-dessus tout. La médecine générale reste une matière passionnante de par la variété et la diversité des situations rencontrées. Nous avons cette possibilité de prendre en charge le patient dans sa globalité, ce qui rend cet exercice aussi passionnant. Parce j’ai la chance d’aimer ce que j’étudie, j’ai toujours ressenti le besoin de m’investir : en qualité de futurs médecins, nous devons être représentés, faire entendre notre voix, inventer… réenchanter la médecine de demain ! Or, si jusqu’ici nous étions exclus des négociations conventionnelles quinquennales, nous travaillons pour que bientôt ce ne soit plus le cas. C’est le sens de la responsabilité que je prends aujourd’hui.

Comment souhaitez-vous agir, concrètement ?
M. P. : Je souhaite, entre autres, faire évoluer les conditions de la formation au regard des difficultés que nous, étudiants et jeunes salariés en médecine, rencontrons au quotidien. La situation est des plus alarmantes, comme en témoignent les résultats de notre première grande enquête sur la santé mentale et les risques psychosociaux qui pèsent sur les étudiants et les internes.

Qu’en est-il précisément ?
M. P. : 22 000 participants, étudiants en 1er et 2e cycle, des internes, des chefs de clinique, des assistants en spécialités médicales et chirurgicales de métropole et des outre-mer, ont répondu à notre enquête réalisée au moyen d’un questionnaire en ligne entre janvier et mars 2017. La moyenne d’âge se situe entre 20 et 30 ans. Le constat est sans appel : on retrouve 66 % de symptomatologie anxieuse, 27 % de symptomatologie dépressive chez les répondants et 23 % déclarent avoir ou avoir eu des idées suicidaires!

La France fait-elle figure d’exception ?
M. P. : Non, comme l’atteste l’étude sur la prévalence de l’anxiété et de la dépression chez les étudiants en médecine dans le monde, publiée par le JAMA en décembre 2016. Mais ce qui est plus inquiétant chez nous, c’est l’importance du risque suicidaire qui est deux fois plus élevé qu’au niveau mondial.

Pensez-vous que la situation s’est aggravée au cours des dernières années ?
M. P. : Personne ne peut le savoir. Toutefois, il y a 20 ans, il n’y avait pas autant de drames : à l’heure où je vous parle, cinq internes se sont suicidés depuis début 2017, en France.

Qu’est-ce qui peut pousser des jeunes à de tels actes ?
M. P. : Pendant les années d’études, c’est très difficile pour les étudiants de se déconnecter, de prendre du temps pour eux, de décrocher. Notre enquête a révélé plusieurs facteurs de risques spécifiques. En premier lieu, le rythme imposé aux étudiants et la fatigue qui favorisent la dépression et l’anxiété. Viennent ensuite les violences psychologiques quotidiennes ressenties au travail (attitude de l’encadrement, chocs émanant des situations vécues…) : apprendre à une jeune femme qu’elle a une tumeur aux ovaires dans un service d’urgences surchargé, faire face au décès brutal d’un malade suite à un arrêt cardiaque sur une table d’opération lors d’une intervention jugée banale… Ces choses-là ne s’apprennent pas en amphi : nous les vivons et les prenons de plein fouet, malgré nous.

Quelles sont vos propositions pour améliorer la situation ?
M. P. : Nous proposons quatre axes. Premièrement, former les encadrants de stage, le management et les étudiants aux risques psychosociologiques : savoir détecter les signes annonciateurs d’un burnout (démoralisation, cynisme, perte d’empathie, réduction du patient à sa pathologie…), instaurer des temps d’échange, proposer un accompagnement personnalisé des internes. Deuxièmement, faire respecter la législation : semaine de travail de 48 heures, obligation de repos de sécurité (inscrite dans les textes depuis 2004, mais non appliquée partout), mise en application des dispositions concernant les femmes enceintes. Il s’agira aussi de rendre obligatoire la visite médicale du travail avec une dimension psychologique visant à détecter les signaux de fatigue. Troisièmement, prendre en charge les étudiants en situation de souffrance (aménagement des temps, repos, écoute). La ministre de la Santé a annoncé la mise en place d’un numéro vert pour les professionnels de santé : c’est une bonne chose à la condition que les étudiants puissent y avoir accès. Le quatrième axe concerne, enfin, la surveillance et le recueil de données sur la santé mentale des jeunes et futurs médecins. À la fin de chaque semestre, il serait intéressant, par exemple, de faire remonter les indicateurs de stress lors des évaluations de stage.

Vous n’étiez pas entendu hier, l’êtes-vous aujourd’hui ?
M. P. : Eh bien, c’est une grande première, mais il semblerait que oui… enfin ! Contrairement à ses prédécesseurs, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a entendu notre appel. Nous devrions être reçus, consultés et, surtout, nous devrions participer activement à la  mise au point de la prochaine loi de programmation sur la santé : en qualité de futurs professionnels, ce sera l’occasion d’affirmer notre volonté de devenir acteurs du système de santé français.

ÉQUILIBRE VIE PRO/VIE PERSO… AVEC L’ACMF
« Tous autant que nous sommes, étudiants comme jeunes salariés en médecine, nous aimerions avoir plus de temps pour nous… ». La vie personnelle est une notion qui est très peu, voire jamais abordée dans le cursus universitaire. « Le temps personnel ? Il finit par ne plus exister : nous sommes toujours en préparation d’un examen qu’il faut réussir pour accéder à l’étape suivante. » Est-ce normal ? S’il n’a pas la réponse, le président de l’ISNAR-IMG constate que ce qui « saute en premier, ce sont toutes les activités extra- universitaires sans exception : sport, culture, théâtre, sorties, restaurants entre amis… » Pour y remédier, l’ISNARIMG vient de nouer un partenariat avec l’ACMF afin de faire bénéficier ses adhérents, via le pack Club avantage, « de prestations qui permettront d’améliorer de manière concrète, sonnante et trébuchante, le quotidien de chacun ».

« Médecine responsable, santé durable » Liens d’intérêt, évolution de l’accès aux soins, diversité de l’exercice, qualité de vie au travail, prévention ou encore écoresponsabilité... Réunissant chaque année plus de 800 étudiants en médecine, le 19e congrès national de l’ISNAR-IMG aura lieu les 26 et 27 janvier 2018, dans la Drôme, autour du thème « médecine responsable, santé durable ». Plus d’infos : congres.isnar-img.com

Interview signée Dominique Deveaux