Dérives sectaires, “fake news”, nous sommes au cœur de la crise de la médecine de proximité !

Serge Blisko, nommé président de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) par décret du président de la République, en 2012.

Pour Dominique Noël, présidente du Festival Com Santé, la question de l’éthique dans la communication santé n’a jamais été aussi cruciale qu’aujourd’hui. Ce que confirme son invité d’honneur, le Dr Serge Blisko, adhérent ACMF et président de la Miviludes, qui mène un combat acharné contre la désinformation, « source de toutes les dérives ».

ACMF le mag’ : Quels liens faites-vous entre l’emprise mentale, le sectarisme et la santé ?
Serge Blisko : Au cours de mon mandat parlementaire, je me suis investi sur les questions de société, notamment sur les dérives sectaires. À l’Assemblée nationale, je me suis consacré à la lutte contre les mécanismes liés à l’emprise mentale et au sectarisme. Ceci m’a conduit à la tête de la Miviludes à la fin de mon mandat. La mission enregistre entre 2 500 et 3 000 signalements de dérives sectaires par an, dont 40 % ont un lien direct avec la santé. Un phénomène qui ne cesse de s’accélérer.

Comment expliquez-vous cette évolution ?
Un climat de défiance s’est installé, de manière insidieuse, entre le grand public et le corps médical. Résultat : aujourd’hui, la médecine est perçue comme une discipline très technique, donc difficilement compréhensible et de moins en moins humaine.

Faut-il voir là le symptôme de patients en proie au doute ?
Nous sommes au coeur de la crise de la médecine de proximité ! Face à la pénurie de médecins généralistes, les patients en mal d’écoute se tournent vers des médecines alternatives. En quête de « bien-être », certains malades vont jusqu’à se mettre en danger et arrêtent leur traitement conventionnel vital !

Vous allez jusqu’à parler de dérives sectaires…
D’après l’INCa (Institut national du cancer), 60 % des personnes traitées pour un cancer  prennent des remèdes naturels en plus des traitements médicaux. Les patients sont de plus en plus informés, notamment via Internet… média qui est aussi à la source de nombreuses dérives. Au milieu de la toile se cachent de véritables prédateurs qui gagnent la confiance des personnes les plus fragiles, pour finalement les isoler de leurs amis et de leur famille : le pas entre dérive thérapeutique et dérive sectaire est vite franchi.

Quand les patients sont-ils le plus vulnérables ?
Ne nous leurrons pas : nous pouvons tous être manipulés lorsque nous traversons des périodes de grande fragilité. C’est le cas lors des traitements au long cours, qui concernent plus de 10 millions de personnes en France. Les périodes de contrôle créent énormément de stress et d’angoisse : près d’une personne sur deux est alors encline à chercher des réponses ailleurs que dans la médecine traditionnelle.

Comment agir pour infléchir le cours des choses ?
À la Miviludes, nous avons endossé le rôle de lanceurs d’alertes. Le ministère de la Santé mène des études sur de nouvelles méthodes thérapeutiques. Des fiches constituées d’informations vérifiées sont publiées sur Internet. Il est de notre devoir de mieux informer et former les soignants, mais aussi de les aider à s’emparer de ce problème majeur qu’est la désinformation.

Qu’attendez-vous du prochain Festival Com Santé ?
Les acteurs de la communication doivent nous aider : le corps médical doit à nouveau occuper le terrain médiatique et les carrefours d’audience sur Internet, tout particulièrement. En questionnant la place de l’éthique, le Festival Com Santé tombe à point nommé. Comme l’a montré la ministre de la Santé, Agnès Buzin, à l’occasion de l’entrée en vigueur de la nouvelle politique de vaccination, il faut adresser et marteler des messages clairs pour combattre les fausses rumeurs. La profession doit parler d’une même voix, sans ambiguïté, pour être à nouveau audible !

Désinformation, « fake news » : à qui profite le crime ?
C’est très compliqué de désigner un coupable. Beaucoup de gens ont tout intérêt à installer un climat de défiance vis-à-vis du corps médical. Certains le font par idéologie, d’autres du fait d’un ego surdimensionné. Mais il y a surtout une multitude de petits acteurs et de charlatans qui vivent des « fake news ».

Nous sommes loin de la théorie du complot ?
Au risque de décevoir bon nombre de personnes… oui ! Ce ne sont pas les trois ou quatre fabricants de faux médicaments qui organisent à eux seuls la désinformation. C’est bien plus complexe que ça. Dès qu’un titre de presse fait sa Une sur les « nouveaux traitements naturels du cancer », ses ventes explosent ! Nous sommes bien là face à un grave problème de société : les gens rejettent les instances représentatives, laissant le champ libre à toutes les sortes de médecine parallèle.

Quel est le degré d’urgence ?
En France, de plus en plus de parents, souvent très égoïstes, refusent de vacciner leur enfant ! Revendiquant leur liberté de pensée, ils répètent à l’envi que la présence d’aluminium dans les vaccins est un véritable fléau. Les conséquences face à tant d’ignorance et de bêtise sont dramatiques : des enfants meurent à nouveau de maladies éradiquées hier, comme la rougeole !

Quels messages souhaiteriez-vous faire passer à vos confrères ?
Ne baissez pas les bras ! Et dites à vos patients qu’ils ne doivent surtout pas prendre de traitement alternatif sans vous en parler ! Mes confrères doivent aussi apprendre à détecter les situations de fragilité et de grande détresse. Mais surtout, ils doivent savoir qu’une voie de salut existe : en retrouvant un peu de temps, en reprenant confiance en eux, il faut impérativement qu’ils développent cette incroyable capacité de dialogue qui a fait le succès et l’aura de leurs aînés par le passé.

Interview croisée signée Dominique Noël et Dominique Deveaux

Bio express de Serge Blisko
• Depuis mars 2012, président de la Fédération hospitalière d’Île-de-France.
• Depuis 2001, président du Conseil de surveillance du CH Sainte-Anne.
• Élu député de Paris (10e arr.) en 1997, 2002 et 2007.
• Maire du 13e arrondissement de Paris.
• 1994 : diplômé d’études spéciales sur la sexualité humaine, université de Paris XIII Bobigny.
• 1978 : docteur en médecine, faculté de médecine de Nancy.

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