« Il est urgent de créer les conditions d’exercice de la nouvelle médecine! »

L’INVITÉ DU CLUB / INTERVIEW
André Accary, président du département de la Saône-et-Loire

Pour lutter contre les déserts médicaux, André Accary lance un nouveau concept de « Centre de santé départemental » (CSD) : un dispositif pensé pour « répondre d’abord aux nouvelles aspirations, bien réelles, des médecins ». Interview. 

ACMF le mag’ : Les déserts médicaux à l’échelle de votre département… une réalité ?
> André Accary : En Saône-et-Loire, tout comme dans les autres départements français à l’exception de la région PACA qui semble être un peu plus épargnée, les déserts médicaux sont bien réels. S’il fallait en donner une définition, je dirais que nous sommes en présence d’un désert médical dès lors que les patients n’ont plus accès à leur médecin traitant. Ce qui est vrai dans nos campagnes l’est aussi dans nos villes et nos banlieues. Partout, les professionnels de santé sont en suractivité. Clairement, on manque de soignants pour faire face aux besoins de la population. Rien d’étonnant quand on étudie l’évolution de la courbe du nombre de médecins par habitant au cours des vingt dernières années. Dans de telles conditions, l’accès aux soins n’est plus assuré aujourd’hui en France.

Pour trouver des réponses, vous êtes parti à la rencontre des professionnels de santé dans votre département ?
> André Accary : Oui. Malheureusement, le problème des déserts médicaux ne date pas des années 2010. En plus de 15 ans, j’ai assisté à des dizaines et dizaines de réunions interministérielles… sans qu’apparaisse la moindre solution ! Or, le temps du politique est court : vu le mandat que les citoyens m’ont confié, je n’ai pas le temps d’attendre que les choses viennent d’en haut. Je veux, je dois agir vite et bien. Loin de toute l’agitation politique et médiatique, j’ai donc commencé à travailler de manière discrète et silencieuse. Avec mes équipes, nous avons cherché à dresser un diagnostic précis de la situation rencontrée en Saône-et-Loire : nous sommes le plus important département de la région Bourgogne en superficie, et la moyenne d’âge de la population et des médecins est plus élevée qu’au niveau national. Devant ce tableau, le constat est finalement très simple : nous avons des besoins en soins et en soignants que nous ne sommes pas en mesure de satisfaire quotidiennement. La question essentielle est donc de savoir ce qui pourrait motiver des professionnels à venir s’installer dans notre région. Pour trouver les bonnes réponses, nous sommes allés à la rencontre des étudiants en médecine, des médecins, des salariés et des libéraux qui travaillent dans les cliniques privées ou dans les hôpitaux publics sur notre territoire. Nous nous sommes intéressés à toutes ces personnes, aux problèmes et difficultés rencontrés tant au niveau professionnel que personnel, mais aussi et surtout à leurs vraies aspirations ! 

Leurs vraies aspirations ? Que ressort-il de cette démarche pour le moins originale ?
> André Accary : Ce que disent les professionnels de santé en substance, et ce quelle que soit la discipline auditée, c’est d’abord que leur métier s’est considérablement transformé au cours des dernières années : là où ils avaient encore l’impression d’avoir du temps pour consulter dans les années 1990, toute leur énergie est aujourd’hui absorbée par les démarches et les tâches administratives qui viennent littéralement polluer leur quotidien. Deuxièmement, les femmes médecins, suivies de très près par leurs homologues masculins, n’aspirent plus désormais à travailler 70 heures par semaine. Bien au contraire ! Chacun revendique et veut avoir une vie privée à part entière, en dehors du travail. Fini le temps où le médecin, « en bon père de famille », acceptait de tout sacrifier pour son travail ! 

Comment répondre de manière concrète aux aspirations réelles des professionnels de santé aujourd’hui ?
> André Accary : Là encore, le constat est sans appel. Vous pouvez mettre en place toutes les primes, toutes les aides et autres systèmes incitatifs de défiscalisation que vous voulez pour motiver les médecins à venir s’installer dans les campagnes ou dans les banlieues : ça ne marche pas ! Pire : ça ne sert à rien de proposer des dispositifs qui ne sont plus dans l’air du temps ou si peu attractifs. C’est tout bonnement contre-productif ! Il faut créer les conditions qui permettront à chacun de retrouver le goût, l’envie, le désir et répondre ainsi à cette demande légitime d’aspirations professionnelles et personnelles. Donc adopter un discours rationnel pour poser les problèmes et y apporter de vraies réponses, et enfin penser et organiser les choses comme n’importe qui serait amené à le faire pour toute création d’entreprise.

De là est donc né le concept de Centre de santé départemental : de quoi s’agit-il et sur quoi ce nouveau dispositif repose-t-il ?
> André Accary : Le Centre de santé départemental (CSD) a une ambition forte : permettre à chacun de retrouver la médecine telle qu’il rêve de la pratiquer, telle qu’il a aimé l’exercer par le passé. À savoir : avoir du temps et le consacrer totalement à la consultation des patients, et pouvoir de nouveau prodiguer les actes et les gestes médicaux. C’est essentiel ! Pour redonner son pouvoir d’action au médecin, nous avons donc décidé de créer le CSD : le département recrute et salarie des médecins généralistes et les décharge de toute la gestion. Prise de rendez-vous, paiement des consultations, remboursements par la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) : ce sont des secrétaires médicales qui assurent l’administratif jugé bien trop contraignant par le corps médical. Les médecins disposent d’un contrat de travail établi pour trois ans, renouvelable (35 heures par semaine) et d’une voiture de fonction. La rémunération est établie sur la grille hospitalière. Finalement, grâce au CSD, ils retrouvent tous les avantages d’un cabinet médical : ils ne sont plus seuls, travaillent et se forment ensemble, et bénéficient des meilleures technologies sans avoir à en supporter les coûts, comme la télémédecine que nous allons déployer prochainement.

Vous venez d’ouvrir votre premier CSD…
> André Accary : Nous étions prêts dès décembre 2016. Mais, du fait du calendrier électoral, pour éviter toute polémique, j’ai attendu le lendemain du deuxième tour des législatives, en juin 2017, pour présenter le concept officiellement à la presse. J’avais auparavant obtenu le feu vert des autorités compétentes : le ministère de la Santé, l’ordre des médecins, l’Agence régionale de santé, les syndicats médicaux, la CPAM et toutes les parties prenantes de la chaîne médicale. Dès lors, j’ai cherché des communes volontaires. En septembre 2017, le projet était voté à l’unanimité par l’Assemblée départementale. Un mois après, nous lancions la campagne de recrutement de médecins. Je voulais jouer la parité à fond : début décembre étaient engagés cinq hommes et cinq femmes, de 28 à 61 ans. Début janvier 2018, le premier CSD ouvrait ses portes en Saône-et-Loire !

Comment les choses s’organisent-elles sur le terrain ?
> André Accary : Ce CSD comprend quatre centres de santé territoriaux répartis dans quatre bassins de vie, ruraux et urbains, ouverts de 8 h à 20 h et tenus par des secrétaires médicales. Le premier a ouvert à Digoin le 6 février, le second à Autun le 22 février, le troisième à Chalonsur- Saône le 17 avril. Selon le modèle économique établi, nous serons à l’équilibre avec l’ouverture du 4e et dernier centre territorial qui ouvrira à Montceau-les-Mines en juillet 2018. Dès que le nombre suffisant de médecins le permettra, nous déploieront alors 45 antennes associées à chacun des centres pour mailler l’ensemble de la Saône-et-Loire.

Comment la sphère politique accueille-t-elle cette initiative ?
> André Accary : En février dernier, nous avons été reçus par la conseillère santé du président de la République. Notre initiative est regardée de très près : les politiques voient dans le concept de CSD une véritable solution qui pourrait leur permettre d’éviter à avoir à obliger les jeunes médecins libéraux à s’installer dans des zones désertées pendant un temps donné, à l’instar de ce qui se fait dans l’Éducation nationale. Enfin, j’ai été reçu devant une commission de l’Assemblée nationale qui étudie les initiatives mises en oeuvre par les départements pour faire face aux problèmes sociétaux. Au sujet des déserts médicaux, le message que je leur ai fait passer est le suivant : pour susciter la pleine motivation des médecins, il faut réunir les meilleures conditions de travail et de vie, donc les conditions d’exercice de la nouvelle médecine… celle du XXIe siècle à proprement parler !

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Par Dominique Deveaux
 www.dominique-deveaux.net